CFTC Paris | Le travail dominical met les chrétiens d’accord
2002
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Le travail dominical met les chrétiens d’accord

Le travail dominical met les chrétiens d’accord

Face aux velléités politiques de permettre l’extension du travail du dimanche, les différences entre chrétiens se font moins visibles.

Le ministre de l’Économie Emmanuel Macron est formel  : « Simplifier le travail du dimanche va créer des milliers d’emplois ». Cette affirmation économique est contestée cette semaine dans La Vie par de nombreux acteurs sociaux, comme Joseph Thouvenel, secrétaire général adjoint de la CFTC (Confédération Française des Travailleurs Chrétiens).

Débat économique, le travail dominical est aussi une question théologique. Le dimanche chômé provient de la tradition chrétienne, et de l’héritage juif. « Le shabbat est justifié en mémoire du septième jour de la Création et de la sortie d’Egypte. Le premier renvoie les hommes à leur condition d’êtres crées et limités. La seconde est une offre de libération, à l’égard de l’esclavage du travail, mais surtout à l’égard de soi », commente, dans La Vie, Frédéric Rognon, professeur de philosophie des religions à la faculté de Théologie protestante de Strasbourg. Sauvé de l’esclavage en Egypte, l’homme peut s’adonner à l’adoration de Dieu, en tant qu’homme libéré de l’abrutissement du travail.

Le dimanche chrétien est donc une vieille institution humaine, qui existe de par son origine théologique. Le fait qu’elle a été déchristianisée, dès la Terreur, lorsqu’on supprima le calendrier chrétien, mais que l’on décida de maintenir le « décadi », le dimanche républicain, confirme son ancrage dans la société sécularisée.

Ce sont toutefois les chrétiens qui défendent avec le plus d’ardeur et de cohérence le dimanche chômé. En septembre 2013, l‘abbé Pierre Amar, du diocèse des Yvelines, appelait ainsi sur le PadreBlog  à préserver le dimanche, « digue d’humanité » : « Si la digue saute, le verrou jusqu’ici imposé à la puissance économique fera de nous tous des victimes. Il nous faut un « jour off » pour rendre visite à des voisins ou des parents, taper dans un ballon, jouer aux cartes, aller courir, lire un bouquin, vivre un engagement associatif, prier… bref, un espace de gratuité pour rappeler que l’homme ne se réduit pas à sa capacité de production ou de consommation. »

De son côté, le pasteur James Woody, de l’Oratoire du Louvre, se retrouve sur la même ligne, malgré son appartenance revendiquée au courant libéral, à rebours des positions éthiques défendues par l’abbé Amar. Preuve que ce patrimoine commun est plus fort que les clivages : « C’est un jour que l’on peut utiliser pour élargir son horizon social, rencontrer de nouvelles personnes ou prendre du temps avec sa famille. Voilà notamment pourquoi la généralisation de l’ouverture des magasins le dimanche poserait problème. Notre vie n’est pas plus réussie si l’on consomme toujours plus. »

Cette unanimité pourrait-elle se transformer en mobilisation civique ? En janvier 2014, l‘écrivain Sébastien Lapaque s’étonnait dans La Vie que la défense du dimanche n’ait pas autant rassemblé les foules de fidèles que les batailles dans le sillage de la Manif pour tous : « Si c’est la famille millénariste que voulaient protéger ceux qui sont bruyamment descendus dans la rue pour dire qu’ils ne lâcheraient rien, ils déploieraient autant d’énergie à défendre le repos du septième jour prescrit par le Seigneur dans le livre de l’Exode. »

Selon Frédéric Rognon, il ne s’agit pourtant rien de moins qu’un « enjeu missionnaire » : « Les chrétiens ne doivent pas suivre le monde, ils sont là pour alerter, pour appeler à la vigilance », nous confie-t-il.

La récente réédition du Jour du Seigneur, rédigé en 1871 par l’écrivain catholique breton Ernest Hello, pourrait les inspirer. Rien de nouveau dans ce magistral pamphlet, au contraire, il ne rajeunit personne. Mais il assène avec une force que l’on peine à retrouver l’impérieuse nécessité de préserver le dimanche chômé : « Dieu a donné aux hommes tous les jours de la semaine, et il s’en est réservé un », résume-t-il. L’homme a besoin de limites, de respecter ses rythmes ? « Il faut donner et recevoir, travailler et se reposer, ou bien il faut mourir. Le repos n’est pas seulement compatible avec le travail. Il lui est absolument et rigoureusement nécessaire. Quand vous concevrez la mer avec un flux sans reflux, vous concevrez l’homme avec un travail sans repos. »

Et de prophétiser le basculement d’une société atomisée, sans cadres communs, dans un état de barbarie : « L’état barbare consiste dans le développement arbitraire et injuste des fantaisies de la communauté. Dans la barbarie, la société ne protège personne contre elle-même, car elle n’existe pas ; elle est remplacée par la communauté. Le monstre, qui est le plus fort, et qui s’appelle tous, opprime et tue chacun. »

Avec de tels inspirateurs, les chrétiens, tous unis pour défendre le dimanche chômé, célébrant la libération de l’esclavage d’Egypte, feraient bien de mettre en garde les décideurs de ne pas imiter les Pharaons.

 

Pierre Jovanovic