CFTC Paris | Parole donnée à Pierre Schoendoerffer
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Parole donnée à Pierre Schoendoerffer

Parole donnée à Pierre Schoendoerffer

Pierre Schoendoerffer, l’auteur notamment de l’admirable « 317e section » et du magnifique « Crabe-tambour » est mort à 83 ans.

Nous l’avions rencontré.

Voici l’intégralité de l’entretien qu’il nous avait accordé.

Joseph Thouvenel

« Si j’avais été ouvrier j’aurai été syndicaliste afin de lutter contre le mepris du travail et des travailleurs« 

Pierre Schoendoerffer
 
 

Q : Monsieur Schoendoerffer, votre œuvre met en exergue la condition militaire, l’engagement, le sens de l’honneur, tout en étant pétrie d’humanité. Pour vous, le combat choisi ou subi ne permet-il pas aux hommes de véritablement se révéler, en bien ou en mal ?

Pierre Schoendoerffer : Je parle de ce que je connais : la condition militaire et le métier de marin pécheur. Dans un cas. comme dans l’autre, les hommes subissent des événements imprévisibles qui révèlent leur vraie personnalité. Regardez aujourd’hui la situation des patrons pêcheurs et de leurs équipages. Ils font un métier très dur. de plus en plus encadré par des réglementa¬tions bruxelloises contraignantes. II faut un grand courage pour exercer ce métier et beaucoup d’optimisme. Si j’avais été ouvrier, j’aurais été syndicaliste afin de lutter contre le mépris du travail et des travailleurs. Le travail n’est pas reconnu à sa juste valeur, seul le profit est reconnu. Le syndicalisme a un vrai rôle de garde-fou. Je regrette qu’il y ait si peu de salariés syndiqués en France. Les excès de certains syndicats en sont sans cloute la cause.


Q : Vos œuvres sont truffées de références chrétiennes. Cela correspond-il chez vous à une éducation, une culture ou, au-delà, une conviction ?


RS. : Je suis protestant, non pratiquant Par moment, quand le doute s’installe en moi. la foi domine la crête de la vague. Chacun a sa part spirituelle. L’homme ne vit pas seulement de pain.


Q : De nouveaux pays entrent dans l’Union européenne. Quelle vision en avez-vous ?


RS, : Quand je pars aux US ou en Extrême-Orient, je suis Français, mais je suis aussi Européen pour les habitants de ces pays. L’Europe c’est une certaine communauté d’esprit. Elle a des limites dans la réalité. Prenez par exemple la chute du mur de Berlin : pendant des décennies, il y a eu le rideau de fer. Et réadapter les gens de l’Est n’a pas été facile, car les mentalités ne s’effacent pas comme un mur. Permettez-moi de donner un exemple hors frontières européennes, mais qui vaut pour notre continent : regardez le processus des Vietnamiens qui sont restés communistes tout en libérant la circulation des biens et clés personnes. Le problème est venu de l’encadrement administratif, impossible à changer et qui, luir est resté communiste. On ne fabrique pas tout d’un coup une nouvelle administration parce qu’on libère les échanges.
Il y a toute une part de moi-même qui adhère à l’Europe, mais la France a clés particularités. Ainsi, nous sommes le seul pays de ce continent à être baigné par trois mers. Nous avons des traditions différentes de celles de nos voisins. Je voudrais donc qu’on évite de pasteuriser l’Europe. Pourtant, c’est ce que font les hommes politiques qui détiennent le vrai pouvoir aujourd’hui.
L’.arméer souvent montrée du doigt, n’est qu’un outil au service des politiques. Une citation latine dit que les armes sont soumises à la toge.


Q : Revenons au monde du travail et aux profits. Un syndicaliste se bat pour les salaires, les conditions de travail. Tout ce qui est matériel. Il ne s’occupe pas a priori de la vie spirituelle, même si la CFTC a une spécificité forte en la matière. Quel est votre sentiment à ce sujet ?


RS. : C’est vrai les syndicats ne touchent pas à la spiritualité de l’homme. Ce n’est pourtant pas toujours vrai :prenez ainsi la notion de solidarité, qui dépasse le simple combat pour la défense des droits légitimes des salariés. Il y a dans la solidarité une forte idée d’espérance, de spiritualité : « nous sommes toi et moi du même sang » comme disait Kipling.


Q : Le monde des médias et du showbiz prend de plus en plus de place. Aujourd’hui, nous avons le triste sentiment que le bonheur suprême, c’est d’être finaliste à la Star Ac’. Comment percevez-vous ce monde que vous connaissez bien ?


PS : Comme tous les professionnels du cinéma, je dépends des médias pour la promotion de mes films. Cela dit, la médiocrité ambiante veut faire passer les gens pour ce qu’ils ne sont pas. Pour moi, le fait que de tels programmes fonctionnent et rapportent énormément d’argent, reste un vrai mystère.


Q : Parlez-nous de vos films et de l’esprit dans lequel vous les tournez ?


P.S. : Un film, c’est une petite usine qui se met en marche et qui doit tenir dans un cadre prévu. C’est aussi une entreprise où chaque ouvrier se sent directement concerné par le bon fonctionnement des choses. Nous sommes là aussi dans la solidarité. Je me souviens que, lors d’un tournage, le producteur ne payait plus les salaires. L’équipe est venue me voir et m’a annoncé, qu’officiellement, elle était en grève. Toutefois, elle avait décidé de continuer à travailler car elle avait foi dans le film.


Q : Des liens se créent donc pendant le tournage. Demeurent-ils après ?


P.S : Certains techniciens veulent retravailler avec moi. Je me souviens ainsi d’un type formidable, le chef machiniste de Dien Bien Phu, qui arrivait à travailler dans des conditions épouvantables, par 46° à l’ombre, afin que nous puissions Tourner la nuit. Je ressentais alors de la fierté à contempler le travail de ce « bâtisseur de ponts », comme je le surnommais.
Il y avait une véritable communion qu’on ne retrouve pas partout. Dans un film, vous avez bien sûr les comédiens, qui sont des êtres fragiles, qui ont besoin de tranquillité pour pouvoir ressortir tout ce qu’ils ont en eux lors du tournage. Mais vous avez aussi des techniciens (chef opérateur et son équipe, l’ingénieur du son etc…). Les neuf-dixièmes d’un film sont à mettre au crédit de ces ouvriers du cinéma et de leur savoir-faire. Il est nécessaire de les écouter. Je tiens à préciser que je ne suis pas tyrannique, mais je suis exigent sur un tournage. Et puis, avec l’âge, je suis devenu philosophe…


Q : Après Là-haut, avez-vous d’autres projets ?


P.S: Oui, je travaille sur une adaptation cinématographique du très beau roman de Victor Hugo Quatre-vingt treize. C’est pour moi très enthousiasmant de travailler sur une telle œuvre, remplie d’espérance.
J’aimerais terminer cette rencontre par les mots de Saint-Paul que j’appelle Paul, en tant que protestant (rire). Paul dit qu’il y a trois vertus cardinales : la foi, l’espérance et la charité. Je me mets à l’ombre de ce génie pour dire que le plus important c’est l’espérance. Elle implique la foi et la charité, c’est-à-dire l’amour.