CFTC Paris | Entretien avec Joseph Thouvenel, lu dans France Catholique
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Entretien avec Joseph Thouvenel, lu dans France Catholique

Entretien avec Joseph Thouvenel, lu dans France Catholique

Des vérités bien senties

Propos recueillis par André PUECH

Ceux qui ont la chance de pouvoir écouter Radio Notre-Dame, notamment en région parisienne, ou par Internet, ne doivent bien évidemment pas manquer les éditos journaliers de Gérard Leclerc. Un peu moins fréquentes, les chroniques de Joseph Thouvenel, syndicaliste, déclinent la doctrine sociale de l’Église de manière souvent mordantes. Pour ceux qui auraient manqué les dernières, ou qui voudraient les retrouver, les voici – enfin ! – en livre chez un très bon éditeur…

Votre titre est « Chroniques chrétiennes, sociales et sociétales ». Comment justifiez-vous ces mots ?

Joseph Thouvenel : Pour « chrétiennes et sociales », dans une France à la laïcité dévoyée je tiens, par fidélité à ceux dont je m’inspire et par honnêteté vis-à-vis des lecteurs à affirmer clairement ce que je suis, un chrétien engagé dans la vie de la cité. C’est ce qui guide ma réflexion et mon action, il n’y a aucune raison de le cacher.

Quant à l’aspect « sociétal » j’aime expliquer le mot en citant une des nouvelles publiées par Ray Bradbury dans ses Chroniques martiennes. Des astronautes arrivent sur Mars et personne ne veut croire qu’ils viennent de la Terre, ce ne peut-être qu’un fantasme. Jusqu’au savant spécialiste de ces questions, qui visite le vaisseau spatial, le touche, parle avec l’équipage et finit par se suicider, refusant la réalité, préférant penser qu’il est atteint d’une maladie mentale. C’est un peu notre époque qui se suicide en refusant de s’affronter à la réalité. J’aime à faire toucher du doigt le sociétal, c’est-à-dire la manière dont notre société est organisée et fonctionne vraiment, loin des théories…

Vous avez un exemple du déni contemporain de la vraie réalité sociale ?

Quand des politiques de gauche, de droite et d’ailleurs sonnent le tocsin républicain en clamant que « la laïcité dans les entreprises est en danger », je décris l’horreur de ces processions chrétiennes au milieu des ateliers, bannières déployées, encensoirs agités, la chute de la production dans nos usines à l’heure de l’angélus, les hordes de salariés calotins bloquant les caddies dans les allées des grandes surfaces le dimanche, la queue s’allongeant au guichet de la sécurité sociale le temps que cette employée arborant une immense croix pectorale termine sa récitation du rosaire, soit deux cent trois Ave Maria entrecoupés de méditations sur les différents mystères, sans parler de ces chauffeurs routiers lâchant leur volant pour se signer dès qu’apparaît le bout d’un calvaire, d’une église, ou la croix d’un cimetière.

Trêve de plaisanterie : la réalité, c’est que le fait religieux en général ne menace nullement nos entreprises. Ce qui menace l’ensemble de la société, c’est le fondamentalisme islamique. Les hallucinés de la laïcité le voient, comme tout un chacun. Ils peuvent constater les dégâts de l’islamisme radical, mais ils refusent d’admettre la réalité, préférant avancer gaillardement sur le chemin du suicide collectif en s’attaquant aux croix des portails de cimetière ou aux crèches dans les espaces publics…

Vous balayez par petites touches l’actualité de 2009 à aujourd’hui, quels enseignements globaux en tirez-vous ?

Ce qui est frappant c’est, sauf trop rare exception, le manque de structuration intellectuelle de la classe politique qui se laisse balloter au rythme des modes et des lobbies. L’ouverture des grandes surfaces le dimanche est sur ce point un révélateur.

De sondages biaisés en études d’impact bidon, nos élus avalent la doxa officielle sans une once d’esprit critique. S’il le faut, ils renient sans état d’âme leurs propos de la veille. Dans l’opposition, le parti socialiste qualifiait de « stupide » l’ouverture des grandes surfaces le dimanche. Au pouvoir, il autorise cette stupidité destructrice de la vie familiale, associative, spirituelle et génératrice de pertes d’emplois.

Luc Chatel, lui, après avoir donné son aval à la fumeuse théorie du genre dans les manuels scolaires, autorise le classement des enfants en maternelle en 3 catégories – les « RAS – Rien à signaler », les « à risques » et les « à hauts risques », faisant ainsi preuve d’un scientisme de bon aloi, loin de la puérile attention que certains passéistes attendent de l’Éducation nationale vis-à-vis de leurs enfants.

C’est grâce à la rapide et forte mobilisation organisée via les réseaux sociaux que ce ministre a remisé son projet dans les placards du ministère. D’où un autre enseignement : rien n’est inéluctable, nous pouvons – j’allais dire nous devons – peser sur la chose publique. Renoncer c’est déjà mourir et nous sommes encore quelques-uns à avoir le goût de vivre.

Force est de constater combien le regretté président Mao avait raison quand il rappelait que « le poisson pourrit par la tête ». Ses sectateurs d’hier, dont beaucoup occupent aujourd’hui des postes de pouvoir, comme Bernard Henry-Levy ou Jose Manuel Barroso, président de la Commission européenne pendant dix ans, nous le démontrent tous les jours.

Oserais-je ici évoquer les mânes de feu l’un des actionnaires principaux du Monde qui déclarait : « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? C’est faire une distinction qui est choquante. »

L’inversion des valeurs est juste devenue chose courante dans les milieux de pouvoir. En prendre conscience, c’est déjà résister. Pour moi, l’enseignement principal est là, gardons fermement les pieds sur terre, nourrissons-nous de l’expérience de nos anciens, portons notre regard vers le ciel, osons nous agenouiller devant le créateur, reconnaissons que quel que soit notre savoir, notre ignorance est encore infiniment plus grande et résistons aux vents mauvais.

J’ai souvenir de vous avoir entendu lancer le cri de « résistance ! » devant l’énorme foule réunie par La Manif pour tous aux Invalides.

C’est exact, c’est peut-être la trame de mes « Chroniques » : résister aux relents putrides de l’air du temps, résister aux convenances idéologiques, résister à l’appel du veau d’or, résister à l’attrait des honneurs, résister au confort de la bien-pensance du moment pour vivre debout, en paix avec soi-même et en fidélité avec cette multitude de martyrs d’hier et d’aujourd’hui qui portent le message du salut.

Pourquoi avoir choisi les éditions Téqui qui ne sont pas les plus importantes et sans doute pas les mieux distribuées ?

Je ne sais pas qui a choisi qui, mais ce que je sais, c’est qu’avec Tristan de Carné, qui vient de prendre la relève chez Téqui, le courant est tout de suite passé. Il n’a pas été question avec lui, par exemple, de caviarder quelques chroniques qui auraient été jugées trop politiquement incorrectes. Or je garde l’assez cuisant souvenir d’un autre éditeur plus puissant, pour qui la partie sociale de mon propos est très intéressante, mérite qu’on s’y arrête… contrairement à la partie sociétale « trop exclusive  ». Comprendre : critiquer le système notamment financier oui, mais aller jusqu’à condamner sans restriction l’achat et la vente d’enfants non.

C’est vrai que le choix d’une parole libre, éloigne souvent des grands circuits de distribution. Mais on n’est pas toujours à l’abri de bonnes surprises, puisque je viens d’apprendre que la FNAC a accepté de référencer mon livre.
Aux lecteurs en tout cas, notamment ceux de France Catholique, de faire leur choix, soutenir une parole indépendante et une des plus anciennes maisons d’édition de France – Téqui a été fondée en 1868 – ou laisser prospérer la grande niveleuse des esprits et des peuples. À vrai dire, je crois qu’ils ont déjà choisi et je les en remercie vivement…

 

France Catholique n°3568 29 décembre 2017.