CFTC Paris | Le repos dominical anachronique ?
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Le repos dominical anachronique ?

Le repos dominical anachronique ?

Lu sur le blog de La Croix – La doctrine sociale sur le Fil par Dominique Greiner – Rédacteur en chef économique du quotidien La Croix

L’actualité sociale a relancé la question du travail du dimanche.  Au nom de quoi pourrait-on interdire de travailler le dimanche à des volontaires moyennant un avantage salarial, surtout dans une période de chômage massif ?

L’argument fait mouche. D’ailleurs,  comme l’indiquait  un sondage publié en 2012, 53 % des Français se disent favorables à l’ouverture des grandes surfaces et des centres commerciaux le dimanche. La tradition sociale de l’Eglise catholique, qui défend le repos dominical, n’est-elle pas complètement anachronique ? Si non, comment la comprendre ?

Une société désynchronisée 

La question du travail dominical intervient dans une société où les rythmes sociaux ne sont plus liés au cycle des saisons, à l’alternance des jours et des nuits. Le travail moderne a été délesté de sa temporalité. L’activité de production et de consommation ne s’arrête jamais. Les temps sont désormais indifférenciés. Si le dimanche est un jour comme les autres, pourquoi empêcher les gens de travailler ou de consommer ? Mais est-ce vraiment sans conséquence pour l’homme ?

Dans la tradition biblique, la création est un temps d’ordonnancement, de séparation, de différentiation. Dans une société désynchronisée, c’est un processus inverse de décréation qui est enclenché. L’homme n’en sort pas indemne. Il se  « décrée », jusqu’à ne plus savoir distinguer sphère privée et sphère professionnelle, repos et activité. La dissolution de ces frontières peut conduire à s’abîmer dans le travail, norme suprême d’une vie personnelle épanouie. Le loisir n’est alors guère qu’un passe-temps ou une simple pause entre deux périodes de travail, dont le but est de récupérer de la fatigue du travail afin d’accomplir un meilleur rendement ou simplement en vue de se distraire (1).

Remettre en question le repos hebdomadaire, c’est poursuivre cette oeuvre de décréation. La problématique n’est donc pas qu’économique. Elle pose la question de l’homme et de son équilibre.

Repos et justice sociale

Le repos hebdomadaire est aussi une question de justice sociale, comme le souligne Michael Walzer (2). Le philosophe américain s’interroge sur la structure d’une société juste et sur la manière dont on accède à l’éducation, à la santé, aux postes de responsabilités ou encore  au temps libre. Walzer  distingue deux manières de distribuer ce temps libre. D’un côté, les vacances, résultat de la société moderne centrée sur la productivité capitaliste ; de l’autre, les fêtes légales proposées à la communauté nationale ou internationale (le 1er mai, le 14 juillet…), les fêtes religieuses propres à une communauté (le sabbat juif par exemple).

Or écrit Walzer, le temps libre des fêtes est plus égalitaire que le temps des vacances privées : « Le repos du sabbat est plus égalitaire que les vacances parce qu’on ne peut pas l’acquérir : c’est une chose de plus que l’argent ne peut pas acheter. Il est enjoint à tout le monde, et tout le monde en profite. Cette égalité produit des effets secondaires intéressants. Dans la mesure où la célébration nécessitait certaines sortes de nourritures et d’habillements, les communautés juives se sentirent tenues de les fournir pour tous les membres. »

Voilà pourquoi Walzer en appelle à protéger des zones de temps libre de la « domination tyrannique » exercée par le capital ou par des formes sociales d’exclusion. Le dimanche, conquête sociale par excellence ne serait-elle pas une de ces zones de temps libre à préserver au nom de la justice sociale, mais aussi de la qualité du lien social ?

Imiter Dieu dans le repos

Ces quelques remarques aident peut-être à mieux saisir la portée de l’enseignement social. L’encyclique Rerum Novarum (1891)  rappelle la nécessité d’assurer le repos hebdomadaire, au regard du « bien de l’âme » (RN 32, 1). Le repos ne doit pas seulement permettre d’amorcer une nouvelle semaine de travail. « La nécessité du repos et de la cessation du travail aux jours du Seigneur » découle du droit et du devoir fondamental de tout homme de remplir ses devoirs envers Dieu.

Le repos nécessaire est « sanctifié par la religion » : « ainsi allié à la religion, le repos retire l’homme des labeurs et des soucis de la vie quotidienne. Il l’élève aux grandes pensées du ciel et l’invite à rendre à son Dieu le tribut de l’adoration qu’il lui doit. Tel est surtout le caractère et la raison de ce repos du septième jour dont Dieu avait fait même déjà dans l’Ancien Testament un des principaux articles de la loi : Souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat (Ex 20, 8), et dont il avait lui-même donné l’exemple par ce mystérieux repos pris aussitôt après qu’il eût créé l’homme : il se reposa le septième jour de tout le travail qu’il avait fait (Gn 2, 2) » (RN 32, 4).

Près d’un siècle plus tard, Jean-Paul II dans Laborem Exercens (1981) rappelle lui aussi l’importance du repos dominical. « L’homme doit imiter Dieu lorsqu’il travaille comme lorsqu’il se repose, étant donné que Dieu lui même lui présente sa propre œuvre créatrice sous la forme du travail et du repos » (LE, 25). Le pape poursuit : « Non seulement le travail de l’homme exige le repos chaque septième jour, mais en outre il ne peut se limiter à la seule mise en œuvre des forces humaines dans l’acte extérieur : il doit laisser un espace intérieur dans lequel l’homme, devenant toujours davantage ce qu’il doit être selon la volonté de Dieu, se prépare au ‘repos que le Seigneur réserve à ses serviteurs et à ses amis’ » (LE 25).

Se dessaisir de sa propre œuvre 

Le repos dominical invite à vivre une temporalité différente de celle du travail pour que l’homme puisse respirer et se ressourcer, mais aussi se détacher de sa propre œuvre, de rompre avec le cycle production-consommation. A l’image du créateur qui s’est dessaisi de sa créature : l’authentique création libère l’œuvre de celui qui la fait. Mais savons-nous nous dessaisir de notre propre œuvre pour gouter au repos ? En fin de compte, notre question est peut-être encore celle d’Aristote : « savoir à quoi il faut consacrer son loisir » (Politique, VIII, 3, 1337 b).

(1) Le loisir, fondement de la culture, Ad solem, Paris, 2007, 

(2) Sphères de justice. Une défense du pluralisme et de l’égalité, Seuil, Paris, 1997.